Mathilde Josserand
Pour ses travaux multidisciplinaires mettant en évidence le rôle protecteur de la scolarisation sur la santé mentale et sa contribution exceptionnelle à l’Observatoire Psycavi, Mathilde Josserand reçoit le prix Essor.
Prix Essor – Stagiaire postdoctorale ou postdoctoral d’exception
La Faculté des études supérieures et postdoctorales et le Vice-rectorat à la recherche, à la création et à l’innovation récompensent, par le Prix Essor, le travail de recherche exceptionnel d’une stagiaire postdoctorale ou d’un stagiaire postdoctoral ainsi que son apport à son unité d’accueil.
Mathilde Josserand, la recherche sensible aux contextes culturels
Formée en sciences cognitives, en informatique et en sciences du langage, Mathilde Josserand développe un parcours scientifique singulier, à la croisée de disciplines qu’elle fait dialoguer avec aisance. Ses travaux portent sur une question encore peu explorée : comment les contextes culturels et linguistiques façonnent-ils l’expression de la détresse psychologique ?
Depuis juillet 2024, elle est chercheuse postdoctorale à l’Observatoire Psycavi, dirigé par Isabelle Blanchette. Elle y déploie un programme ambitieux, ancré dans des terrains encore peu documentés et exigeants (notamment en République démocratique du Congo [RDC] et au Rwanda), et fondé sur une combinaison originale d’approches issues de la psychologie, de la linguistique, de l’économie et de la science des données.
Parmi ses contributions majeures figure la démonstration, de manière causale, du rôle protecteur de la scolarisation sur la santé mentale dans des pays à faible revenu et souvent marqués par des violences de masse. À partir de données populationnelles recueillies auprès de plus de 4 500 personnes, Mathilde Josserand a montré que l’accès à l’éducation réduit significativement, dès le primaire, les symptômes dépressifs. Alors que les travaux existants reposaient principalement sur des analyses corrélationnelles occidentales, son approche permet de comprendre autrement les mécanismes en jeu.
L’effet protecteur étant particulièrement marqué chez les femmes, elle a lancé un projet d’intervention en partenariat avec un organisme spécialisé en alphabétisation, la Fondation Paul Gérin-Lajoie. Réalisé auprès de femmes exposées à des violences dans l’est de la RDC, ce projet vise à évaluer l’impact d’interventions d’alphabétisation sur la santé mentale et les fonctions cognitives. Coconstruit avec des acteurs de terrain, il ouvre la voie à des interventions adaptées aux réalités locales.
En parallèle, les travaux de Mathilde Josserand ont révélé des différences majeures dans l’expression des troubles de santé mentale selon les contextes culturels. « En analysant les données, j’ai remarqué un élément inattendu dans la manière dont les personnes décrivaient leurs symptômes », explique-t-elle. Au Rwanda, par exemple, la détresse psychologique s’exprime davantage par des symptômes somatiques (maux de tête, troubles du sommeil) que par les manifestations émotionnelles privilégiées dans les outils occidentaux. Ce décalage, loin d’être anecdotique, a des implications directes pour le dépistage et la prise en charge clinique.
À partir de ces constats, Mathilde Josserand a coconçu avec des psychologues de l’hôpital de Goma (RDC) un outil d’évaluation du risque suicidaire culturellement adapté. Elle développe aussi des outils d’intelligence artificielle capables de détecter les troubles de santé mentale à partir d’échantillons de discours, permettant un dépistage à grande échelle dans des milieux aux ressources cliniques limitées.
Elle joue également un rôle structurant au sein de son unité d’accueil. Elle s’investit dans la formation des étudiantes et étudiants, partage son expertise méthodologique, organise des webinaires et contribue à renforcer les liens avec les réseaux de collaborateurs de Psycavi, au Centre CERVO et à l’École de psychologie de l’Université Laval. Sa directrice de stage, Isabelle Blanchette, souligne aussi l’engagement profond de Mathilde Josserand envers le développement éthique des savoirs. « Elle coconstruit les recherches avec ses collaborateurs africains et veille à l’usage équitable des fonds publics. Elle diffuse systématiquement ses données et son code, et a constitué une banque de données ouverte regroupant les mesures du projet Psycavi sur l’exposition au trauma, la santé mentale et le fonctionnement cognitif en Afrique. Elle a aussi mis en œuvre un nouveau pan de recherche dans mon laboratoire en exploitant des données ouvertes, notamment celles de l’Organisation mondiale de la santé. »
Par ses travaux, Mathilde Josserand déplace les frontières de la recherche en santé mentale, au plus près des réalités humaines.